Bonus – serial lecture

J’me sens crevé.
Depuis quelques temps, on dirait que tout va de travers. Comme si j’arrivais pas à refaire surface. Il faut dire que je ne me suis pas accordé beaucoup de repos ces derniers jours. Rien à faire, le soir toutes mes idées noires se bousculent dans ma tête, comme des ados défoncés à un bal de fin d’études. Impossible de trouver le sommeil avant deux ou trois heures du mat’. Hier soir, après le dîner, j’ai bien vu les regards inquiets de Cat. Mais comme toujours, elle sait que les questions seraient inutiles. Voire désagréables. Personne ne me connaît mieux qu’elle. Pour finir, je me suis écroulé de fatigue sur le canapé devant un policier américain sans intérêt. Le genre où chaque coupable se fait serrer à la fin. La réalité du flic selon Hollywood. J’ai dormi avec mes fringues imprégnées de la sueur et des emmerdes de la journée.
Ça y est, je la vois plus. Claire est entrée dans la brasserie. J’aurais sans doute du l’accompagner, malgré son refus. Pas pour manger, j’ai absolument pas faim. Et pourtant, je n’ai avalé qu’un cookie avec le kawa, ce matin avant de partir. Rien depuis. À vrai dire, je n’avais besoin que de ma dose de caféine habituelle. Mais les petits biscuits de Cat m’ont fait de l’œil. Il faut dire qu’elle fait caraméliser les noix de pécan avant de les inclure dans sa pâte au beurre salé. Un truc de dingue dès la première bouchée. Je comprends que Claire en soit raide folle. Et c’est bien elle qui m’inquiète en ce moment. Pourtant, je la sentais plus sereine depuis quelques semaines. Moins renfermée, moins aigrie. Moins chiante, quoi ! J’en suis même arrivé à penser que son petit défouloir lui faisait du bien. Peu importe la nature du lieu où elle évacue la pression. D’ailleurs, je suis plutôt mal placé pour donner des leçons à ce sujet. J’ai moi-même fini par craquer, comme un con. Certes, c’est arrivé qu’une fois mais je me suis fait l’effet d’être une merde pendant un bon bout de temps. L’ineffaçable sensation d’avoir trahi la confiance de la seule femme que j’ai jamais vraiment aimée. J’ai eu de la chance. Beaucoup de chance de ne pas l’avoir perdue à cette époque.
Le cas de Claire est très différent. Je ne permettrai à personne de venir fourrer son nez dans sa vie, dans ses choix. Que pourraient-ils comprendre, de toutes façons ? La gamine fait comme elle peut pour ne pas perdre pied et je l’admire pour ça. Sans parler de ce boulot qui ne vous épargne pas et vous laisse peu de répit. Difficile de s’en délester sur le seuil en rentrant à la maison, comme une vulgaire veste ou un sac à dos. Et pourtant, si vous ne parvenez pas à prendre du recul, vous risquez de sombrer pour de bon, un jour ou l’autre. Certaines affaires, certaines images, vous suivent longtemps. Elles vous bouffent de l’intérieur et vous éloignent même des autres, y compris de votre entourage. Je le dis en connaissance de cause. Trois ans déjà. Ça fera trois ans le mois prochain. C’était un matin comme tant d’autres. Un peu avant de partir déjeuner avec son groupe, un capitaine de l’office central a fait un détour par les toilettes. Les autres crevaient la dalle et sont partis au resto sans l’attendre. Aucun d’entre eux n’avait perçu le mal-être de leur collègue, pourtant présent depuis des semaines. Je le connaissais bien. Je n’ai rien vu non plus. Il ne parlait pas beaucoup, affichait des sourires de façade. Avec le recul, j’aurais dû me rendre compte qu’il s’éloignait chaque jour davantage. De ses amis, de moi, de lui-même… Le genre de choses dont on ne parvient jamais réellement à se remettre. Je ne pense pas être capable de me pardonner cet aveuglement. Ce jour-là, en revenant de la brasserie, l’un de ses coéquipiers a retrouvé une partie de sa cervelle sur les murs, son arme de service encore fumante entre les doigts. Ce flic, c’était mon frangin.
J’ai peur. Oui, j’avoue. Peur de revivre ça. Cette crainte me poursuit depuis trop longtemps. Je sais que Claire pourrait se faire du mal. Il y a parfois ce vide inquiétant dans ses yeux. Elle est là, sans l’être réellement. Pourtant, ce regard était devenu moins fréquent. Jusqu’à ce qu’on tombe sur cette foutue affaire. Dès que je suis arrivé avec Riri dans l’appart de la fille, j’ai eu un mauvais pressentiment. J’avais espéré pouvoir faire équipe avec lui sur ce cas. J’en ai même parlé à Pardieu lorsqu’il m’a demandé d’appeler ma coéquipière en pleine nuit. Mais Riri était déjà affecté sur un dossier sensible avec Harley, une série de braquos de distributeurs. Pas le choix, Claire et moi devrions nous y coller. Mais cette histoire de viol, je la sentais pas. Et malheureusement, je ne m’étais pas trompé. Après notre rencontre avec la victime à l’hosto, je l’ai aperçu à nouveau. Plus noir que jamais. Ce néant, cet abîme dans ses yeux. Fais chier…
J’y vais ? J’y vais pas ? D’ici, je ne vois pas l’entrée. Ça fait maintenant plus de dix minutes qu’elle est avec le psy de Lefèvre. Si ça c’était mal passé, Claire serait probablement déjà sortie. Elle m’a demandé de pas l’attendre après tout… Mais c’est plus fort que moi, faut que je la couve. Bon allez, encore cinq minutes et je rentre au bercail. Je ferai quelques recherches, histoire de me changer les idées. Elle m’en collerait une si elle me trouvait encore là, assis dans la bagnole à la surveiller. Cela dit, c’est rien par rapport à ce qui m’attend si elle apprend qu’en réalité c’est moi qui ai suggéré à Pardieu de nous mettre sur les braquos, en soutien de Riri et Harley. J’ai bien sentis que Grizzly l’avait mauvaise après notre entretien. La sensation de s’être fait forcer la main par Claire devait encore être tenace. Le genre de truc qui vous laisse un goût amer dans la bouche, surtout pour un misogyne de son espèce. J’ai eu raison de jouer là-dessus. J’espère avoir fait ce qu’il fallait, même si elle ne pourrait pas le comprendre de prime abord. L’affaire Lefèvre risquerait de la faire couler pour de bon. J’en suis persuadé. Cela dit, je me fais pas trop d’illusions. J’ai jamais rencontré une fille aussi butée. Elle va s’entêter encore un moment mais avec un peu de chance, elle finira par décrocher. Enfin, je l’espère. Bon cette fois j’y vais. Finalement, je pense que je vais me prendre un casse-dalle jambon crudités. Il faut que je me force à avaler quelque chose sinon ces foutues migraines vont revenir à la charge. Ensuite, je me plante devant l’ordi et je fouille pour voir ce qu’on peut en sortir. Après ça, j’espère que la gamine laissera tomber. Pour son bien. Et pour le mien aussi.