Rencontre avec Chris Simon : Une auteure “encrée” dans l’Indé et dans la Série

Lorsque j’ai croisé Chris Simon pour la première fois, c’était il y a un an, à l’occasion du lancement du premier prix du Polar auto-édité, dont étions toutes deux membres du Jury, moi entant que co- organisatrice, elle en tant que présidente.

ChriSimonScénariste, auteure, (de séries, mais pas que …) blogueuse et farouche défenseuse de l’auto-édition, cette franco-américaine à l’allure aussi discrète que déterminée, surfe depuis plusieurs années avec talent -mais aussi beaucoup de travail- sur la vague de l’auto-édition. Et en la rencontrant, j’ai eu immédiatement le sentiment qu’il y avait à apprendre de cette personnalité à la culture métissée, qui mêle à sa passion une conviction et un pragmatisme qui font parfois défaut à notre culture classique française.

C’est pourquoi, à l’heure où la série devient un modèle de référence et où l’auto-édition, même lorsqu’elle est décriée, ne peut plus être ignorée, j’ai voulu interroger Chris sur ces sujets qui nous passionnent, et partager avec vous le point de vue d’une « indé » pur jus !

Bonjour Chris. Peux tu en quelques phrases nous raconter ce qui t’a amenée à l’auto-édition ?

Chris Simon : Une rencontre et un constat négatif en ce qui concerne le fonctionnement des maisons d’édition en France. Bien que j’aie eu des retours positifs, mon premier livre a été refusé par une vingtaine de maisons d’édition. Un ami auteur, Nick Alexander, qui était en train de faire un succès sur Amazon.uk en 2010 – je mentionne son nom parce que depuis il a multiplié les succès et il va bientôt être traduit et distribué sur Amazon France – m’a encouragée à tenter ma chance, et m’a aidée à formater mon premier ebook. Au départ, j’étais débordée par certains aspects techniques, mais peu à peu avec son aide et ensuite, l’expérience d’autres auteurs, j’ai acquis les bases et j’ai pu publier d’autres ebooks en faisant tout de A à Z. Je ne le regrette absolument pas. Je sortais aussi de quelques échecs auprès de productions françaises. J’avais écrit un scénario, encore plus d’actualité aujourd’hui qu’à l’époque (une histoire de réfugiés) et qui les intéressaient mais,  faute de financements, d’engagements, …de je ne sais quoi… Bref, les projets qui tombent à l’eau commençaient à me fatiguer ! Du coup, l’autoédition me semblait être la bonne réponse, car, là au moins,  je n’attendais plus après les promesses des uns et des autres, je prenais le contrôle de la destinée de mes écrits. Une des qualités d’un autoédité est qu’il croit en son travail et se bat pour lui jusqu’au bout.

L’auto-edition est-elle pour toi une transition dans le monde de l’édition, ou une vraie alternative ?

CS : Je pense que c’est une vraie alternative.Que ce soit clair, l’autoédition est compatible avec la publication en maison d’édition. L’une n’empêche pas l’autre. Le prix Rentrée Indée Kindle 2015 d’Amazon le prouve: les dix romans sélectionnées pour le prix montrent la diversité et la qualité des livres autoédités. Du reste, j’ai même entendu de la part des auteurs de cette sélection, que des maisons d’édition les contactaient déjà. On peut dire que le regard sur l’autoédition est en train de changer, non ? Il faut voir les choses sous cet angle. Quand tu autoédites ton livre, tu gardes le contrôle, tous tes droits (inclus, les droits dérivés) et tu peux promouvoir ton livre pendant dix ans, vingt ans si tu veux. Une maison d’édition ne le fera jamais. Cela fait deux ans maintenant que j’édite ma série “Lacan et la boîte de mouchoirs” , or je continue d’écrire et de promouvoir la série (qui, au final, comportera trois saisons). Une maison d’édition, elle, arrête la promotion d’un livre au bout de trois mois si celui-ci n’atteint pas un certain chiffre de ventes. Pourtant, certains livres nécessitent plus de temps pour séduire un lectorat. Quand on voit au bout de combien de livres, un auteur emporte une plus large adhésion, on comprend que tout ceci doit s’inscrire dans la durée et non pas dans une période de trois mois. Résultats : ma série se vend toujours sur Amazon et Kobo, reste donc visible, et chaque nouveau lecteur compte pour moi. Le deuxième angle est l’angle financier. Un livre autoédité rapporte plus à son auteur puisqu’il peut gagner jusqu’à 70 % du prix de vente en numérique et de 40% à 60% en papier, selon le circuit de ventes employé. On est loin des 6 à 12 % de droits d’auteur pratiqués par les maisons d’édition. Du reste, si c’est l’éditeur qui vient chercher l’auteur, celui-ci sera plus à même de négocier un meilleur pourcentage. Et même si on compte les frais engagés pour la réalisation du livre ou ebook, au-delà d’un certain nombre de ventes ou lors d’un succès, les bénéfices seront toujours supérieurs aux gains qu’une maison d’édition propose. L’autoédition peut être un complément de gains pour les auteurs qui sont déjà en maison, un levier de négociation ou tout simplement une carrière indépendante, c’est selon ce que l’on écrit et sa personnalité.

Via Scoopit, tu as lancé le Mag des Indés. Peux tu nous dire quels messages tu veux faire passer au travers de cette initiative ?

CS : Le Mag a 4 objectifs principaux:
– Répertorier les outils .
– Créer un lieu de rassemblement : si vous cherchez les autoédités, vous les trouverez dans le Mag, puisque la majorité des articles qui y sont publiés sont écrits par les auteurs indés
– Échanger nos infos, nos expériences et nos idées, dans le but, pour chacun, de produire de meilleurs livres
– Donner aux indés une visibilité professionnelle.
Tout secteur a un magazine. L’autoédition possède le sien ! J’aimerais du reste le faire évoluer, je réfléchis à des pistes et je suis ouverte à toute proposition.

Le Mag des Indés est parti d’une envie de partager mes lectures en anglais et en français sur l’autoédition et est vite apparu comme un besoin puisqu’il a été lu et suivi immédiatement. Il est nécessaire aux auteurs et à ceux qui veulent se lancer. J’aurais aimé qu’un tel Mag existe quand j’ai commencé ! Du reste, je réfléchis à faire évoluer le magazine. Les autoédités se doivent de développer plus d’outils pour se faire connaître auprès des lecteurs, il n’y a pas encore assez d’initiatives, surtout au niveau marketing et commercial.

Après le succès de « Lacan et la boite de mouchoirs » , tu viens de publier une autre série «  Brooklyn Paradis ». La série fait-elle partie de ton ADN ?

CS : Ha ha ha. C’est une forme d’écriture que j’aime beaucoup. En fait, qu’est-ce que la série ? Pourquoi les séries TV américaines ou anglaises d’aujourd’hui sont-elles si excellentes ? On peut trouver de nombreuses raisons : qualité des scénaristes, des acteurs, de la production…. Mais à mes yeux, il y a une raison fondamentale qui est à l’origine de cette excellence et a obligé tout ce monde à produire de la qualité : c’est la publicité. Pour que le téléspectateur revienne après la pub, il faut qu’il ait envie de revenir, et pour qu’il ait envie de revenir, il faut le motiver, il faut qu’il ait envie de connaître la suite ! La contrainte de la pub (de même que la contrainte du rendez-vous hebdomadaire) sur les chaînes anglo-saxonnes, a obligé les scénaristes à développer des outils et des techniques pour ne pas perdre le spectateur. Cette contrainte publicitaire existe depuis très longtemps, et même si aujourd’hui des chaînes comme HBO produisent des séries sans publicité, le pli a été pris et les techniques de narrations assimilées par les scénaristes. C’est toute une culture qui à aujourd’hui 70 ans ! Le challenge de la série littéraire est le même : garder l’attention du lecteur d’un chapitre à l’autre, d’un épisode à l’autre.  Avec Lacan et la boîte de mouchoirs, j’ai appris cette vérité. J’ai développé au cours de la série des compétences que mes premiers lecteurs semblent me confirmer, puisqu’ils restent fidèles à la série. Parallèlement à ça, je commence aussi à réaliser que je suis en train de développer une forme d’écriture – au passage, je dis merci à Laurent Bettoni d’avoir lancé la superbe collection Pulp chez La Bourdonnaye – car avec Brooklyn Paradis, j’ai encore fait évoluer cette forme d’écriture qui se trouve entre le cinéma, le théâtre et la littérature. Dans mes séries, j’utilise le dialogue, le visuel (métaphores et lieux) et l’intériorité des personnages (qui ne serait possible dans l’écriture cinématographique ou théâtrale). La série est une contrainte qui me permet d’utiliser tout ce que j’ai appris dans mes études et au fil de mes années d’écriture. Je me sens à l’aise dans cette forme. Ses contraintes m’inspirent, bien que j’écrive d’autres choses. Je vais sortir mon premier roman cette année.

Comment vois tu l’avenir du format « série » dans la littérature, qu’elle soit ou non auto-éditée ?

CS : Si je te demande quelle est l’histoire qui t’a le plus marquée dans ta jeunesse à partir d’une lecture que tu as choisie, d’un livre que tu as trouvé au gré d’une de tes ballades dans une librairie ou (aujourd’hui) sur le net ? Qu’est-ce qui te vient à l’esprit ? Un roman, une nouvelle, une novella, une pièce de théâtre ?

Je pense à Bille en Tête , d’Alexandre Jardin, et à Madame Bovary, de Gustave Flaubert.

CS : Ta réponse vient confirmer que le lecteur français est d’abord un lecteur de roman ! 🙂
Le lecteur est-il formaté au roman en France ? Je me pose la question. Je sors début novembre la Saison 3 de Lacan et la boîte de mouchoirs et je verrai si de nouveaux lecteurs me le confirment en achetant les trois saisons que je vais proposer en un coffret, l’équivalent d’un roman complet. Je vais aussi refaire les couvertures des versions papier, suite à une remarque d’une lectrice dans un groupe de lecteurs, que je remercie au passage. La série n’est pas un sous-roman. La série, comme le roman du 19e siècle, développe des histoires longues et à rebondissements, ce qui est un plus pour le lecteur. Il peut rester avec ses personnages préférés plus longtemps, les connaitre mieux, connaître ses descendants même ! 😉 Écrire des séries requiert du talent et des qualités techniques. Si ces dernières sont reconnues aux créateurs et scénaristes de séries TV, pourquoi pas aux auteurs et créateurs de séries littéraires ? La série Littéraire peut posséder autant de puissance, de développement psychologique des personnages, de style, de narration que le roman. D’ailleurs pour ma prochaine série, je vais tenter un format plus long, avec des tomes individuels.

Enfin, si tu avais un conseil à donner aux auteurs qui se lancent dans l’auto-édition, que leur dirais–tu ?

CS : Chacun a des motivations et des buts différents par rapport à ses ambitions d’écriture. Si tu crois en ton écriture, vas-y. Sache seulement que le marché à évolué, et il faut d’emblée être plus professionnel qu’il y a cinq ans. Si tu te sens capable et motivé pour faire ou pour payer quelqu’un (ou t’entourer de personnes compétentes) pour faire les corrections, le formatage, la couverture, la promo, le marketing… l’autoédition est pour toi. Si cela te dépasse, trouve un bon éditeur. Et sois vigilant, il y a de nombreux éditeurs auto-proclamés qui ne vendront pas plus que ce que tu peux vendre toi-même sans promotion. Nous vivons une époque formidable, pas d’excuses, tu peux devenir l’auteur que tu rêves d’être, mais je te préviens, cela représente beaucoup de travail. Alors bon courage et abonne-toi au Mag des Indés, tu gagneras beaucoup de temps.

Merci Chris .

CS : C’est moi qui te remercie, Laure.

Je précise que Chris est aussi l’initiatrice du #lundiblogs , que nous utilisons en ce moment pour promouvoir cet article et qui fédère les blogueurs autour de sujets aussi vastes qu’intéressants ( mais jamais mercantiles) Alors invitez vos amis à suivre lundiblogs sur Twitter @lundiblogs.

Et pour en savoir plus sur l’auteure Chris Simon et ses multiples autres facettes, suivez le guide

article publié le 7 septembre 2015

Propos recueillis par Laure Lapègue

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